10 mai 2007
On se paye notre fraise
Tout ça pour quelques fraises
D'ici à la mi-juin, la France aura importé d'Espagne plus de 83.000 tonnes de fraises*. Enfin, si on peut appeler "fraises" ces gros trucs rouges, encore verts près de la queue, car cueillis avant d'être mûrs, et ressemblant à des tomates. Avec d'ailleurs à peu près le goût des (mauvaises) tomates... Si le seul problème posé par ces fruits était leur fadeur, après tout, seuls les consommateurs piégés pourraient se plaindre d'avoir acheté un produit qui se brade actuellement entre 2 et 3 €/kg sur les marchés et dans les grandes surfaces, après avoir parcouru 1.500 km en camion.
Soit environ 16.000 camions par an à faire un parcours valant son pesant de fraises en CO2 et autres gaz d'échappement (c’est aussi pour eux que certains veulent faire la Traversée Centrale des Pyrénées).
Car la quasi-totalité de ces fruits poussent dans le sud de l'Andalousie, sur les limites du parc national de Donana, près du delta du Guadalquivir, l'une des plus fabuleuses réserves d'oiseaux migrateurs et nicheurs d'Europe.
Il aura fallu qu'une équipe d'enquêteurs du WWF-France s'intéresse à la marée montante de cette fraise hors saison pour que soit révélée l'aberration écologique de cette production qui étouffe la fraise française (dont une partie, d'ailleurs, ne pousse pas dans de meilleures conditions écologiques). Ce qu'ont découvert les envoyés spéciaux du WWF, et que confirment les écologistes espagnols, illustre la mondialisation bon marché.
Cette agriculture couvre près de 6.000 hectares, dont une bonne centaine empiètent déjà en toute illégalité (tolérée) sur le parc national. Officiellement, 60 % de ces cultures seulement sont autorisées ; les autres sont des extensions « sauvages » sur lesquelles le pouvoir régional ferme les yeux en dépit des protestations des écologistes. Les fraisiers destinés à cette production, bien qu'il s'agisse d'une plante vivace productive plusieurs années, sont détruits chaque année.
Pour donner des fraises hors saison, les plants produits in vitro sont placés en plein été dans des frigos qui simulent l'hiver, pour avancer leur production. A l'automne, la terre sableuse est nettoyée et stérilisée, et la microfaune détruite avec du bromure de méthyl et de la chloropicrine. Le premier est un poison violent interdit par le protocole de Montréal sur les gaz attaquant la couche d'ozone, signé en 1987 (dernier délai en 2005) ; le second, composé de chlore et d'ammoniaque, est aussi un poison dangereux : il bloque les alvéoles pulmonaires.
Qui s'en soucie ?
La plupart des producteurs de fraises andalouses emploient une main-d'œuvre marocaine, des saisonniers ou des sans-papiers sous-payés et logés dans des conditions précaires, qui se réchauffent le soir en brûlant les résidus des serres en plastique recouvrant les fraisiers au coeur de l'hiver... Un écologiste de la région raconte l'explosion de maladies pulmonaires et d'affections de la peau.
Les plants poussent sur un plastique noir et reçoivent une irrigation qui transporte des engrais, des pesticides et des fongicides. Les cultures sont alimentées en eau par des forages dont la moitié ont été installés de façon illégale. Ce qui transforme en savane sèche une partie de cette région d'Andalousie, entraîne l'exode des oiseaux migrateurs et la disparition des derniers lynx pardel, petits carnivores dont il ne reste plus qu'une trentaine dans la région, leur seule nourriture, les lapins, étant en voie de disparition.
Comme la forêt, dont 2.000 hectares ont été rasés pour faire place aux fraisiers.
La saison est terminée au début du mois de juin. Les 5.000 tonnes de plastique sont soit emportées par le vent, soit enfouies n'importe où, soit brûlées sur place. Et les ouvriers agricoles sont priés de retourner chez eux ou de s'exiler ailleurs en Espagne.
La production et l'exportation de la fraise espagnole, l'essentiel étant vendu dès avant la fin de l'hiver et jusqu’en avril, représente ce qu'il y a de moins durable comme agriculture, et bouleverse ce qui demeure dans l'esprit du public comme notion de saison. Quand la région sera ravagée et la production trop onéreuse, elle sera transférée au Maroc, où les industriels espagnols de la fraise commencent à s'installer. Avant de venir de Chine, d'où sont déjà importées des pommes encore plus traitées que les pommes françaises...
*Vous n'en achetez pas ? Et que croyez-vous qu'il y ait dans les laitages "aux fraises", et autres sirops et gâteaux...?
Une petite vidéo pour finir : http://www.dailymotion.com/video/x1ds9p_alerte
01:01 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fraise



Commentaires
Bravo pour vos articles interressants et très bien documentés.
je me sui permise de reproduire celui-ci sur mon blog :
http://www.editions-tredaniel.com/blog
Cdt
Victoria H
Écrit par : Victoria H | 15 mai 2007
Comme toujours un tres bon article. J'en profite pour te remercier de partager tes connaissances au travers de ce blog, une bonne piqûre de rappel comme ça de temps en temps, ça fait pas de mal !
Les gaz emis aujourd'hui par nos pots d'echappement auront un impact sur le climat durant plusieurs décennies, donc, il parait tout à fait concevable de faire accepter dans nos pays dits riches la necessite d'une reduction par quatre des emissions de gaz à effet de serre d'ici 2050 pour limiter l'ampleur du déreglement climatique est desormais admis par tous.
On peut bien sur demander si un accroissement des infrastructures routieres et aerianes pour satisfaire l'accroissement "naturel" de besoins de consommation est-il compatible avec cet objectif ?
Écrit par : Tania | 24 juillet 2007
Merci Chris pour ces informations, qui pour moi sont vrai et je pense avoir les mêmes valeurs que toi depuis très longtemps ! même si je ne suis pas végétarien car j'aime le poisson et la viande blanche je te soutiens a 100% !!!
Je t'ai ajouté sur mon petit blog, que je met à jour depuis peu, pour que plus de monde soit au courant de tous les mensonges qui circulent depuis des années sur notre alimentation.
A ce propos j'ai un power point a diffuser, mais je n'ai pas encore trouvé comment le mettre sur le net. Il à été fais par un Lama que j'ai rencontré il y a peu. Le sujet est "Moins de viande"
Je te souhaite une bonne continuité
Chris
Écrit par : Chris | 16 novembre 2008
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